Petit panorama de la vie et de l'œuvre d'Edmond Rostand

        Edmond Rostand homme de lettres ? Cela allait-il de soi lorsqu'il se décida pour la carrière de poète et abandonna la voie du droit que son père avait choisie pour lui, ce qui entraîna une véritable brouille de famille quand la décision fut arrêtée.

Je ne peux pas reprocher à Eugène Rostand d'avoir voulu ce qui lui paraissait être la meilleure carrière pour son fils. Je dirais simplement qu'il ne fallait pas le tenter.

Edmond Rostand naquit en effet dans une famille où les lettres ont leur importance. Son père lui-même a commis un volume où il traduit en vers Catulle. On reçoit Mistral chez les Rostand, on aide Lamartine à partir pour l'orient.

On encourage aussi le goût des lettres chez Edmond. En 1887 il participe à un concours, qu'il remporte, organisé par l'Académie des Arts et des Lettres de Marseille, poussé par son père. Surtout, on envisage et l'on souhaite, au sein de la famille, que sa liaison naissante avec Rosemonde Gérard, petite fille du Maréchal, riche certes, mais poétesse véritable, s'achève en un bon mariage.

Cette rencontre est déterminante pour la vie d'Edmond. Les deux amants, qui se marieront en 1890, après s'être rencontré vraisemblablement durant l'été 1886, à Luchon, vont avoir une complicité tout aussi sentimentale que poétique : ils s'échangent des vers d'abord, puis Rosemonde devenue Rostand, deviendra la première lectrice de son mari, recopiera ses vers écrits d'une main peu lisible, reprendra des brouillons abandonnés et le soutiendra dans ses moments toujours plus importants et longs de doute.

Car Rostand, dès le début de sa carrière, sera en proie à un doute maladif qui ne le quittera jamais, jusqu'à sa mort.

En 1889, il s'essaie, avec son beau-frère Henry Lee, au vaudeville, avec une pièce, le Gant rouge dont nous ne savons pas grand-chose. Rostand s'est cependant endetté pour monter la pièce ce qui vient s'ajouter à la première brouille avec son père.

1890, Rostand a 22 ans, et sa carrière commence vraiment. L'éditeur Lemerre publie la première version des Musardises, un recueil de ses poèmes. Une seconde version verra le jour en 1911. Détail intéressant et qui réconfortera tous les espoirs des écrivains présents dans la salle, l'édition se fit à compte d'auteur, Rosemonde ayant payé Lemerre sans le dire à Edmond. Seulement 40 exemplaires seront vendus, mais un critique remarquera Rostand. Premier succès d'estime donc et espoir pour le poète !

Rostand parvient à avoir ses entrées à la comédie française auprès de Jules Claretie, son directeur. Il propose d'abord un acte, en 1891 "Les deux Pierrots", qui seront refusés. Pierrot qui pleure et Pierrot qui rit cherchent à séduire Colombine. Lequel y parviendra ? Pierrot qui rit car il pleure de n'avoir pas été choisi !

Rostand ne désespère pas et continue à travailler. Il parvient ainsi à faire jouer, toujours à la Comédie-Française, en 1894, Les Romanesques. Cette pièce, fort injustement méconnue en France, jouit d'une aura toute particulière aux États-Unis et à Broadway sous le titre des Fantasticks ! Une comédie musicale toujours jouée avec succès. L'histoire s'inspire très librement de Roméo et Juliette : un jeune homme qui revient chez son père après ses études, et une jeune fille fraîchement sortie du couvent rentrant chez le sien, ne se connaissent pas. Les parents, qui sont voisins, se détestent abominablement. Ce qui devait arriver arriva et les deux jeunes gens tombent amoureux l'un de l'autre ! Seulement, les parents ne se détestent pas vraiment : ils ont feint une haine pour que leurs enfants se rapprochent, pariant sur le besoin de romanesque de la jeunesse !

La pièce fut peu jouée cette année, un peu plus ensuite lorsque Rostand eut du succès, et servit de première partie à un spectacle plus ambitieux mais l'essentiel pour Rostand était réalisé, il était joué avec une certaine renommée.

Celle-ci va lui permettre deux rencontres déterminantes pour la carrière de notre poète : d'abord celle de Coquelin, qui sera quelques années plus tard le premier Cyrano de Bergerac, mais surtout celle de la grande et merveilleuse Sarah Bernhardt.

Séduite par ce jeune poète merveilleux, qui compose sans cesse des vers, même si une vingtaine d'année les séparent et interdit tout approfondissement plus intime de leur relation, Sarah, alors à l'apogée de sa carrière, et toujours à la recherche de nouveaux talents. Parce qu'elle a aussi des besoins d'argent, la reine de Paris comme on l'appelle alors et toujours, enjoint Rostand de lui écrire un rôle. Ce sera, en 1895, la Princesse lointaine.

Que l'on comprenne bien la consécration que représente cette demande pour un auteur. Nous sommes deux ans seulement avant Cyrano et Rostand apparaît déjà comme un auteur à qui tout sourit. On parie sur son avenir.

Quelle est-elle donc cette princesse ? J'aurai plus tard l'occasion de parler plus précisément de cette pièce, mais je vous en livre déjà l'intrigue. Nous sommes au Moyen Âge, Jaufré Rudel, un troubadour provençal, s'est épris d'une princesse, Melissinde, sur les descriptions qu'en ont pu faire les pèlerins revenant de Jérusalem. Follement amoureux, mais mortellement malade, il décide de partir pour Tripoli, pour voir cette princesse avant de mourir. La pièce commence quand le navire qui le transporte arrive dans le port.

La Princesse lointaine est un succès d'estime. Certes, Sarah a finalement perdu de l'argent. Mais elle croit en son futur grand poète.

Aussi lui permet-elle, en 1897, La Samaritaine, pour le Vendredi saint. La pièce qui retranscrit assez fidèlement un épisode de l'évangile de Jean, l'arrivée de Jésus en Samarie et la conversion d'une pécheresse, est sans doute la pièce où Rostand se fait le plus mystique, où sa pensée tend le plus vers l'idéal. La Samaritaine est la clé de l'œuvre rostandienne.

Remontons d'abord un peu le temps et arrêtons-nous l'année précédente. 1896 correspond au début de la médiatisation de l'affaire Dreyfus, condamné deux ans plus tôt. Rostand sera dreyfusard, toute sa vie, même après le succès de Cyrano, même après L'aiglon, au grand dam de ceux qui voudraient faire de lui le chantre du nationalisme français. Qui lit L'Aiglon, mais aussi Chantecler où son héros est un coq gaulois, comprend que Rostand aime son pays, avec passion, qu'il est patriote, comme on l'est en 1791, mais qu'il est par essence pacifique. L'aiglon est un plaidoyer contre les horreurs de la guerre. Rostand n'est pas socialiste, mais quand la guerre arrivera, il se comportera comme eux, pour soutenir les soldats bleus.

            Nous y reviendrons, car 1897 est l'année de Cyrano de Bergerac. Qu'on imagine un peu l'ambiance qui anima les coulisses peu avant le lever de rideau de la générale, ce 28 décembre. Rostand, toujours anxieux et dépressif, parle d'un four, s'excuse auprès de ses comédiens, auprès de Coquelin qui y a mis de sa poche. Mais le rideau se lève. Rostand s'est glissé parmi les figurants de l'acte I pour bien ordonner leurs déplacements. Et un ange passe sur l'orchestre où le tout Paris s'est installé. Tirade des nez. ballade du duel  fin de l'acte. Cyrano part porte de Nesle se battre un contre cent et la foule applaudit, se lève déjà. La pièce est un triomphe. Rostand est décoré de la légion d'honneur lors du dernier entracte ! On applaudit pendant une heure la pièce à la fin et la nouvelle s'est répandue dans les autres théâtres. Il y a ce soir-là un chef d'œuvre de plus au monde.

Cyrano est un triomphe les jours suivants, les mois qui suivent, la salle ne désemplit pas. Les tournées Montcharmont diffusent la pièce dans tout le pays, puis dans tous les pays : la pièce, traduite dans de très nombreuses langues, fait le tour du monde et fait surprenant, le personnage de Cyrano devient un symbole patriotique dans tous les pays où il est mis en scène. Cyrano symbolise l'amour de son pays, pas la haine des autres. Il y a un Cyrano japonais comme un Cyrano polonais.

Avec le succès vient l'argent, même si Rostand, par sa famille et celle de sa femme, n'est pas à plaindre. Mais avec le succès viennent aussi la gloire et ses inconvénients : Rostand devient une figure du tout Paris et l'on s'arrache de ses nouvelles. On le sollicite beaucoup, il répond aux demandes souvent, offrant par là une préface, par ici un discours, je pense à celui adressé aux élèves du collège Stanislas, et, quand on lui en laisse le temps, des poèmes. L'année 1898 s'écoule sans une nouvelle œuvre, mais il a déjà un projet, raconter la triste enfance d'un enfant, ce sera L'Aiglon, jouée par Sarah Bernhardt, à qui il doit bien cela, en 1900.

Mais la peur de l'échec qui l'animait déjà avant son triomphe a redoublé d'intensité avec le succès : parviendra-t-il à répéter le coup de génie de Cyrano de Bergerac ? Le choix de son sujet est déjà une réponse : Rostand ne veut pas décevoir son public, qui s'attend à un certain type de pièce, un drame historique, qui célèbre les valeurs nationales. Il y a déjà à cette époque une certaine méprise entre Rostand et son public : on lui a trop vite collé l'étiquette de romantique et Rostand ne se sent pas capable, pas encore, de contredire son monde. Aussi choisit-il un sujet historique, alors que jusqu'à présent, il avait toujours choisi des sujets littéraires, la période préclassique n'étant qu'un prétexte pour Cyrano de Bergerac. Mais on ne pourra jamais reprocher à Rostand de s'être compromis pour plaire : L'Aiglon est plus en réalité une réflexion sur la légende napoléonienne qu'une réflexion sur l'histoire.

Sarah est jugée merveilleuse dans le rôle d'un jeune homme qui n'a pas l'âge de son fils. La tradition fera d'ailleurs que pendant des dizaines d'années, seules des femmes joueront le Duc de Reichstadt.

La pièce est un nouveau triomphe, à peine moins important que Cyrano. On est enthousiasmé par ce qui apparaît comme une violente charge anti-allemande et autrichienne. On admire, mais finalement on ne comprend pas le message de Rostand, pacifiste. On croit que la pièce est un appel à la revanche, quand elle est un plaidoyer contre la guerre et l'on veut de nouveau et plus encore que jamais faire de Rostand un membre du parti de la guerre, un nationaliste.

En 1901, Rostand est élu à l'Académie française.

Mais sa santé décline, le doute et la neurasthénie l'assaillent. Il ne sera reçu que le 4 juin 1903. Rostand découvre alors les beautés du pays basque et décide de s'installer à Cambo-les-Bains où il construit une véritable œuvre d'Art avec jardins à la française, la Villa Arnaga, aujourd'hui Musée Edmond Rostand.

Petit à petit Rostand s'isole, trop exposé à cause de ses succès, doutant toujours plus de ses capacités à écrire un autre chef d'œuvre. Il passe par de longues phases où il n'achève rien. Il ne vient qu'épisodiquement à Paris. Pourtant il pense déjà à sa nouvelle pièce Chantecler : depuis 1902 au moins il s'attelle à écrire cette histoire sans homme, où tous les personnages sont des animaux, avec ce coq qui croit faire lever le soleil par son chant. La pièce est sans cesse annoncée, sans cesse repoussée.

Ses relations alors avec sa femme se dégradent. Elle prend des amants, lui des maîtresses. On ne sait qui a commencé. La séparation sera définitivement consommée en 1913, chacun gardant auprès de lui un enfant, Jean, le futur célèbre biologiste, né en 1894, et Maurice, le poète et romancier né en 1891 pour Rosemonde.

Pourtant en 1910 on va jouer Chantecler. Mais sans Coquelin qui avait pourtant un nom prédestiné pour jouer un coq. L'attente a été trop longue, il est mort avant. La pièce est un succès populaire mais est éreintée par la critique. Le tout Paris siffle le soir de la générale. La pièce, particulièrement ambitieuse, ne ressemble pas assez à ce qu'il a écrit avant. Rostand rentre donc dans sa Villa Arnaga : il ne fera plus jouer de nouvelles pièces, trop certain d'être encore incompris.

La guerre semble redonner un souffle nouveau au poète : il cherche à s'engager, sûr du bon droit de son pays, mais, à son grand désespoir, il est réformé. Il va alors manifester son soutien aux poilus en organisant de nombreuses journées où il récolte des fonds. Il se déplace plusieurs fois au front. Ses poèmes d'alors sont cependant peu réalistes : il ne s'agit plus de dénoncer l'horreur de la guerre mais d'encourager et de soutenir le courage des héros ordinaires.

La fin de la guerre étant annoncée, il se précipite à Paris, où il contracte la grippe espagnole, sans doute lors des répétitions de L'Aiglon, reprise pour fêter la victoire. Rostand s'éteint le 2 décembre 1918, à cinquante ans.

         Philippe Bulinge

Texte publié avec l'aimable autorisation de son auteur.